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Rencontre avecGuillaume Couffignal

Rencontre avec

Guillaume Couffignal

Propos rapportés

par Cyb et Théodore Blaise

Ici se perçoit un lien profond avec l’Afrique.

L’Afrique est très proche de moi, mais c’est un rapport très intériorisé.

J’y vais régulièrement et j’y ai construit des liens familiaux.

C’est là-bas qu’est née ma vocation de fondeur.


       A 23 ans, je voyageais avec un ami au Burkina Faso quand par hasard dans

une petite ville, assez loin de la capitale, j’ai rencontré un vieux fondeur qui vivait

au sein d’une famille entièrement consacrée à cette pratique. J’ai gardé le contact avec

eux, et une fois revenu en France je leur ai demandé si je pouvais aller y faire un stage.

Là-bas cela n’avait pas de sens, mais on m’a dit que si je voulais venir, je serais le bienvenu.


      J’ai donc fait ma valise et je suis arrivé avec un creuset que j’avais réussi à me procurer. Le lendemain, j’étais au travail. L’Afrique et l’art de fondre, ce fut comme un double flash.

La rencontre de l’autre riche de tant de langues et de codes différents, et d’un art de faire qui remonte à la nuit des temps.


    Cela fut l’expérience de la plus complète altérité, et cela l’est toujours.

Même après trente ans de voyage, je ne peux pas dire que je connais l’Afrique.

Mais la fonderie, elle, vous

la connaissez  bien…

     A cette question, je m’engage à répondre que je ne connais toujours pas

la fonderie. L’art du Bronze est en moi, mais tout ce que je livre au feu – mes

maquettes, mes travaux soignés – la fonderie me les rend différents.

Je dois m’abandonner à elle, et c’est généralement assez agréable.


      On découvre toujours pas mal de nouvelles choses dans le monde de

la fonderie, et il est vrai que ce que j’y cherche, c’est l’inconnu. Il suffit de

bouger un paramètre et tout change.

Sculpteur, fondeur,

que doit-on dire de vous ?

    J’aimerais beaucoup que l’on me considère comme fondeur. Je tiens assez

haut ce métier, avec lequel j’ai un rapport de passion, parfois de souffrance,

ou même de dégoût. C’est violent, parfois insatisfaisant, avec ses incertitudes

et ses risques d’échecs.


    Fondeur renvoie à l’artisanat, à quelque chose de commun,mais pour moi

c’est tout le contraire. Il est vrai que par mes œuvres je suis sculpteur – ce qui est

un autre type de convention. La fonderie, elle, engage à plus de modestie quand même.

Nous doutons que le mot modestie puisse s’appliquer

à votre travail, tant vos matières et vos espaces semblent des exploits ?

    Le fait d’être à la fois fondeur et artiste conduit à de nouvelles possibilités

dans l’expression, notamment par le travail même de la matière.

    Le champ d’ouverture, de prise de risque est très important, c’est sûr.

Les questionnements auxquels je me livre sont bien au-delà de toute recherche

d’étiquette particulière.

Il y a chez vous une transmutation d’objets familiers, notamment des

tressages, ces choses éphémères sous les tropiques et qui ici trouvent les

couleurs chamarrées que le bronze peut vêtir une fois que vous l’avez  patiné.

Comment arriver à cela ?

   Il y a de tout, d’abord de l’or dans le regard. Tout en Afrique, les objets les

plus domestiques, les tissus,  les vanneries, l’architecture de terre sont de

véritables trésors.

   Les relations au matériau,héritières d’ancestrales traditions esthétiques m’ont marqué.

Vivre dans une fonderie en Afrique pendant des mois, séjournant dans une

maison auprès d’un cimetière de métal où l’on démonte et casse du camion  nuit et jour,

cela m’a imprégné et mon regard s’est construit.


   D’où cet emprunt à un type d’objets pauvre que vous assemblez pour

construire vos maquettes ?

  Leur simplicité est tellement énergétique. La richesse des textures

révèle paradoxalement l’immatérialité de ces objets

en évoquant des attitudes, des rituels. Ils ouvrent mon regard.

Cependant, mes assemblages sont tout d’abord des quêtes d’espace. 

Quels sont les objets qui vous parlent le plus ?

   Ceux liés au bois, à ses cassures, à la possibilité de le griffer, l’écorcher…

Comment arrivez-vous à ces élévations  en escalier ? Que ce soit un thème

en différents actes, ou bien même des tourbillons dans vos  dernière sculptures ?   

   Quand je travaille, je n’ai que des problèmes de sculpture. J’ai des planchettes,

des graines, des vanneries. Avec tout cela, en affirmant mon propre langage,

je dois trouver une issue. Rechercher des solutions plastiques est une question d’évasion, d’échappée.

   Les questions de sculpture que je me pose relèvent de quelque chose d’assez cérébral,

de l’abstraction, indéniablement elles ont trait à une sorte de spiritualité.   

   Il faut que je rassemble des choses, que je rassemble mon véhicule. Le but c’est ce qui va suivre, évidemment ce qu’il y a derrière hypothétiquement, ce qui a déjà eu lieu, ou ce qui n’aura pas eu lieu.

Ce qui est à côté, voilà le qui est le plus intéressant.

Vous avez employé le mot spiritualité,

quelle signification a-t-il pour vous ?

Je n’ai pas de religion à part la sieste, je préférerais évoquer l’idée de spiritisme, mais je ne fais pas tourner les tables.

“Spiritisme” cela évoque quoi ?

  Cela pourrait signifier que l’on a une relation d’esprit supérieure à travers des

objets, et aussi des œuvres d’art.

Vous semblez désigner un au-delà aux choses visibles…

  Oui, c’est tout à fait ça, et cela parle d’absence.

Une relation aux défunts, à la mort ?

  A plusieurs absents. A mes parents disparus, mais qui sont là tout le temps…

La barque, le véhicule qui servirait à les rejoindre ?

  Bien sûr que mes barques pourraient évoquer des sépultures, mais méfions-nous des choses trop dites. Le monde d’à côté

s’approche à tâtons, il répugne aux évidences.

  Je crois que tout artiste de vocation – celui qui se consacre à une œuvre – a quelque chose à voir avec le prophétique. Dès qu’une personne crée, elle entretient une relation à l’absence de quelque chose et entame une communication avec quelque chose,

ce qu’il y a à côté.

Et aussi des escaliers est-ce pour les rejoindre ?

   Seulement parce qu’ils posent de superbes problèmes de sculpture,

bien plus complexes que de savoir s’ils montent ou descendent,

et qui sont au-delà de leurs représentations.

Question d’équilibre ?

   Mais pas seulement de l’équilibre terrestre ou architectural. Quelque chose pousse de l’intérieur, un flux doit naître et

ne pas se rompre, circuler, s’ouvrir ou recentrer, et cela au-delà de tout pragmatisme.

Vous passez d’une barque à un escalier.

Au gré de vos états d’âme ?

    Oui, peut-être. Mais c’est aussi une communication avec les matériaux que j’ai sous les mains et qui m’envoient par ici ou par là.

    Il y a aussi que le fait de répéter la chose, de travailler beaucoup sur les théâtres puis sur les barques, c’est une ascèse qui pourrait évoquer le yoga.

Créer en moi un vide par concentration… Je fais ma barque, je m’embarque.

Yoga ou prière ?

Je ne sais pas. Il y a quelque chose de l’invocation dans la sculpture.

Regardez les chefs-d’œuvre de la sculpture Dogon…

Les escaliers, on les monte ou on les descend ?

     Quand je travaille j’ai plutôt tendance à les monter.

Et quand vous les regardez ?

    Je ne sais pas qui les regarde. Moi je ne les regarde pas.

Peut-on évoquer à votre propos un art de la récupération ?

   La cagette que j’utilise est un matériau noble, et mon travail n’a aucun rapport avec les arts qui se revendiquent de cela.


Quel est le sens symbolique des graines ?

            Elles sont vides, sèches et très vides. Il faut en regarder l’intérieur pour qu’alors

se raconte une nouvelle histoire. Ces graines gagnent alors un pouvoir de renaissance,

elles ont un côté matrice, et peut-être y voit-on un sexe féminin. Avec elles, c’est parfois casse-gueule, car la graine parle trop par elle-même. Le risque qu’elle ne soit pas liée au reste peut donner à la sculpture un aspect d’assemblage. Mais parfois, par les liens de couleur, elles provoquent un effet symbolique, une échappée. On passe une porte.

Avec vos théâtres, c’est le regard qui est mis en cause.

   La scène est vide, les gradins aussi, comme s’il s’agissait du spectacle du vide,

du rien.

Mais, il y a rebondissement. On est spectateur, acteur de ce jeu et il n’y a pas

forcément d’échappatoire.

Vos sculptures séduisent, comprenez-vous pourquoi ?

  Pour la beauté du matériau, la qualité des patines – dont on pourrait dire

qu’elles sont des anti-patines –. Des déchirures, des brisures du bois… Mais

c’est de la poésie facile.


La véritable essence de mon travail, c’est l’énergie qui s’en dégage.

En quoi est-ce énergétique ?

   Il y a une continuité dans les relations de formes, des poussées.

 Visuellement, émotionnellement, sentimentalement parlant, ça ne tombe pas.

N’y aurait-il pas dans votre travail       

quelque chose qui séduirait du côté du morbide ?

   Le morbide c’est une autre affaire. Mais la mort en sculpture est une notion *vraiment essentielle. Mettre la mort dans la forme, c’est lui donner de l’ombre, une certaine force.

Les anciens avaient bien compris cela.

Quel est le sens de cette mort évoquée ?

  Je ne sais pas, c’est ici presque un terme de métier. On se sert de son pinceau, de son cutter, on se sert de la mort. On met un trou, une déchirure, on enlève…

On met de l’absence…

           

La mort au sens de la négativité ?

   De l’ombre, de la force, de la sensualité, de la manière dont on  affronte, on

déchire, on rentre dans le matériau… La relation avec une chair.

Dans les différents thèmes abordés par ces sculptures,  le point commun

est l’abstraction dans le sens où ils posent des questions. Nous sommes devant une

sculpture qui n’est ni un référent à la nature, ni une totale abstraction

où l’on serait dans un seul jeu de formes.Nous sommes dans quelque chose qui

ramène le sujet à soi, et à des questions.Vous évoquiez d’ailleurs la mort d’une

façon étonnante pour nous. En tout cas,vous réalisez des sculptures qui ramènent à des grandes questions, pouvant appartenir au domaine métaphysique :

après la mort, la liberté, la transcendance.Une sculpture où chaque pièce pose une

question. Parvenir à créer depuis la matière une question, qui est une chose

rès abstraite, c’est tout à fait remarquable. Et visiblement, dans ce que vous

dites, ce n’est pas tant une intention délibérée qui proviendrait de l’extérieur,

mais finalement un affrontement même avec la matière, sans ce recul.

C’est une question pour une question. Le sujet même du travail est larecherche de la question.

Je pense qu’il y a réellement une prophétie intérieure, et ce dans tout travail, pas seulement dans le mien. Il y a quelque chose qui est annoncé dans la plupart des travaux d’artistes.

Mais cela est beaucoup plus flagrant dans le vôtre que dans n’importe quel

autre. Du moins en ce qui concerne la sculpture.

Doit-on les monter ou descendre vos escaliers ? Avec vos jubés accrochés au

mur : ce mur, qui pose la question de son au-delà, de ce qui est montré ou non.

Toujours, il y a quelque chose de l’ordre d’un espace sacré, qui renvoie au

questionnement vers la transcendance.Comme si celui-ci était au centre

de votre travail.

Pour ma part, au sommet de mes escaliers, il y a l’inconnu. Dans mes théâtres aussi. Ouverts ou clos, mes espaces invitent l’inconnu et le sacré.

Sont-ce des sortes d’énigmes qui n’attendent ni mots ni réponses, mais qui

tiendraient seulement l’esprit en éveil, donnant au vécu cette seule position

intéressante : être dans le risque de cette limite.

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